Vers une nouvelle plateforme internationaliste et révolutionnaire ?

Vers une nouvelle plateforme internationaliste et révolutionnaire ?

La constitution d’un mouvement qui défend des idées proches de celles d’Abdullah Öcalan se concrétise. Une nouvelle étape a été franchie à la fin du mois de mai 2017. Déjà, les 14, 15 et 16 avril 2017, les mouvements pro-confédéralisme démocratique du monde se sont rencontrés à Hambourg pour une grande conférence qui a réuni plus d’un millier de participants. Des grandes têtes du monde intellectuel et révolutionnaire, comme David Graeber, étaient présentes.

Fin mai, les mouvements de jeunesse internationalistes ont franchi un pas organisationnel. En effet, une conférence à l’appel des jeunesses révolutionnaires kurdes a été organisée à Hanovre avec la présence de sept organisations et de plusieurs pays, dont Initiative pour un Confédéralisme Démocratique pour la France. La conférence avait une démarche de questionnement par rapport à la situation de la jeunesse en Europe qui subit la répression et de nombreuses injustices comme le chômage et la précarité. La jeunesse est une force de mobilisation dans les luttes sociales, d’autant plus que les jeunes représentent l’avenir de la société.

Dans ce cadre, nous sommes intervenus pour dénoncer et expliquer la situation en France, marquée par une répression policière féroce et une guerre sociale brutale. L’affaire Théo a révélé les violences policières et le racisme que subissent les habitants des quartiers populaires. Les mutilations qui ont été infligées aux manifestants souvent jeunes par la police pendant le mouvement contre la loi travail, notamment la perte d’un œil pour certains d’entre eux, dues entre autre à l’utilisation des flashballs, montrent l’ampleur de la répression. Néanmoins, les mobilisations sociales ont continué. Par exemple, dès le lendemain de l’élection d’Emmanuel Macron, un Front Social s’est formé et manifestait dans les rues. La formation du cortège de tête pendant la loi travail, qui était constitué très largement de jeunes, a montré la détermination de la jeunesse et a constitué une démonstration de défiance face aux institutions de l’État et à ceux qui se compromettent avec elles.

Nous avons défendu l’idée de développer un confédéralisme démocratique adapté à nos modes de vie et pour cela nous ne pouvons pas faire un copier coller de ce qui se passe au Kurdistan. Par exemple, les paysans sont encore très présents dans les régions à majorité kurde, ce qui est beaucoup moins le cas en Europe. Il est nécessaire de repenser notre approche du politique dans nos sociétés européennes.

Pour finir, nous avons exprimé le souhait de continuer à diffuser les idées du confédéralisme démocratique dans nos sociétés. Nous voulons organiser des conférences mais aussi la convergence des luttes au niveau européen.

Compte rendu des interventions

du collectif Initiative pour un confédéralisme démocratique

A la Conférence Comment vivre ? Que faire ? Où commencer ? Devoirs de la jeunesse révolutionnaire dans les temps actuels, organisée par le Mouvement de la jeunesse libre et le mouvement des étudiants kurdes à Hanovre les 26 et 27 mai 2017.

Intervention : comment vivre ?

Je remercie les jeunesses kurdes de nous avoir invité à cette conférence. Notre groupe, Initiative pour un confédéralisme démocratique, a fondé ses bases sur l’anti-patriarcat, la démocratie radicale, l’écologie et le socialisme sans l’Etat. Tout un programme ! J’aurais aimé parler de la question de l’Etat et du pouvoir, de l’éducation et de la logique carcérale en France mais tout cela demandent de nombreuses lectures et conférences. Je vais donc tenter de faire une brève analyse de la situation française.

La situation en France est complexe. L’État-nation est constitué depuis longtemps et il est extrêmement centralisé. L’État y est très puissant. Dans le même temps, c’est un pays avec un fort potentiel révolutionnaire. Le France est ravagée par les réformes néo-libérales. La majeure partie de l’industrie, principalement située dans l’est et le nord du pays, a quasiment disparut. La colère populaire a largement été récupérée par l’extrême droite (FN) et par la gauche étatique (France insoumise). Il est à noter que la position historique d’empire coloniale de la France est perpétuée par l’exploitation des  populations immigrées ou issues de l’immigration qu’on peut qualifier d’esclavage salariale pots-colonial. A l’extérieur de ces frontières, elle déclare des guerres à tout va en Afrique (Mali, Centre-Afrique, Libye etc…) pour permettre le pillage des ressources de ce continent par des multinationales françaises.

En interne, la situation institutionnelle est instable. La prise en main de la gestion du pays par E. Macron, pur produit de l’élitisme français, ouvre cette nouvelle période d’instabilité. E. Macron est en train de détruire les partis traditionnels au pouvoir depuis des décennies : le parti socialiste et la droite républicaine. Il trouve ces principaux soutiens dans la gauche sociale-libérale et le centre-droit, ayant pour point commun un ultralibéralisme économique. Bref, il va continuer d’une autre manière les politiques que l’on subit depuis plus de 30 ans et qui aggravent le chômage et la précarité. Les législatives vont déterminer une situation inédite où les partis traditionnels de la République française sont ébranlées voir sur le point d’être balayés des instances de l’Etat qu’ils occupent.

Cette politique est mise en place par une partie de l’élite pour perpétuer une situation de casse sociale contre les retraites, la sécurité sociale (notamment avec la suppression des cotisations salariales), le code du travail, les immigrés et bien entendu les jeunes promis à un avenir de précarité. Les discriminations sont nombreuses (ex : le RSA n’est pas accessible à la très grande majorité des moins de 25 ans alors que ceux-ci font partis des populations les plus précaires). La situation dans les banlieues est terrible, l’affaire Théo en fut un des révélateurs. Un jeune homme noir de banlieue fut violé et torturé par la police. Cela fut révélé grâce aux caméras et téléphones portables qui ont filmé les faits. Aujourd’hui, on explique dans de grands médias que ce viol serait accidentel, que la matraque aurait glissé toute seule. C’est un cas parmi tant d’autres, c’est l’arbre qui cache la forêt.

Dans ce cadre de violence généralisée, le mouvement social est également durement réprimé. Il ne se passe pas une manifestation sans qu’elle ait son lot de violences policières. Beaucoup de manifestants, en particulier les jeunes, ont subis des mutilations comme la perte d’un œil. L’appareil policier déployé est disproportionné et les condamnations n’arrêtent pas de pleuvoir. Cette situation politique est caractérisée par un patronat et une élite qui cherche à casser un mouvement social puissant et ancien en France, qui, dès le lendemain de l’élection de Macron, était déjà dans la rue sous le nom de Front social.

Dans cette situation, lors des manifestations contre la loi travail, la réponse d’une partie des manifestants fut la constitution du cortège de tête. Des manifestants de tout horizon refusaient de marcher derrière les syndicats, partis ou organisations traditionnelles du mouvement des travailleurs et répondaient à la violence de l’Etat par des techniques inspirées du Black block. Les jeunes ont constitué le gros du cortège de tête.

En parallèle, des luttes de longs termes ont été inscrites à travers le mouvement des ZAD à Notre Dame des Landes ou encore à Bure sur des bases de luttes écologiques. Encore une fois, ce fut la jeunesse qui était à l’initiative. Ces luttes ne sont pas sans rappeler les idées de Murray Bookchin qui pensait que les luttes écologiques seraient centrales dans la lutte contre le capitalisme. La stratégie : construire un mouvement capable de changer et de développer nos institutions révolutionnaires pour nous mettre sur le chemin du changement social.

Les jeunes jouent un rôle important car nous n’avons ni biens, ni dette, ni enfants et nous n’avons pas été formaté par des décennies d’aliénation, c’est une garantie pour nous d’agir plus librement.

En France, la gauche radicale et les courants classiques prônant la révolution n’ont pas renouvelé ni inventé des alternatives à la hauteur des enjeux. La période est caractérisée par l’idée que tous les mouvements révolutionnaires ont échoué à mettre fin au capitalisme et à l’Etat. Les théories autour de la modernité démocratique qui émergent constituent un nouveau paradigme précieux car il est une source d’inspiration majeure. Les rares espoirs qu’il nous reste sont au Chiapas et au Kurdistan.

La jeunesse peut jouer un rôle important dans la contagion révolutionnaire que nous offre le Rojava. S‘il y a une expression qui pouvait définir la démocratie au Rojava, ce serait celle-ci : Les premiers concernés décident. La jeunesse doit décider par et pour elle-même et c’est de cette manière qu’on construira une société émancipée.

Intervention : Que faire ?

Il est important d’abord de développer un mouvement de solidarité avec le Rojava. Notre destin politique est intiment lié à la réussite de la révolution au Kurdistan. Il nous faut développer des rapports de confiance, notamment avec les libertaires, pour les questions de fond et construire un mouvement politique autour du confédéralisme démocratique.

Pour construire notre mouvement, il nous faut transformer l’existant : utiliser nos « institutions révolutionnaires ». En France, cela veut dire travailler étroitement avec les zadistes. Savoir transmettre les expériences du Rojava aux partis de la gauche radicale. Il est important d’organiser la diffusion des idées dans ses milieux. Le mouvement auquel nous aspirons doit être capable d’être un vecteur culturel puissant pour transformer l’existant.

Avant de passer à la troisième partie, je voudrais vous parler d’un article1 parut sur le site internet The philosophical salon. Dans cet article, l’auteur décortique des documents déclassifiés de la CIA. Ils révèlent qu’une cellule spéciale de la CIA a été mise en place à Paris, notamment dans les années 80, pour influencer le travail culturel de la gauche dans le but de combattre le marxisme. On observe que la CIA croyait au pouvoir des idées, qu’elle considérait le vecteur culturel comme central pour le contrôle de la pensée et pour prévenir les mouvements de contestation. On y découvre un Jean-Paul Sarthe sous étroite surveillance et un Bernard Henry-Levy encensé. Cette cellule n’est pas anodine, elle déployait des moyens importants, en particulier pour étudier ses auteurs et leurs théories.

Par conséquent, il nous faudra faire de même pour construire notre mouvement sur des bases intellectuelles et l’adapter aux conditions particulières en Europe. On ne peut pas faire un copier-coller de ce qui se passe au Kurdistan. Par exemple, le Kurdistan est très rural alors que nous vivons dans des milieux majoritairement urbains. Or, dans l’Histoire récente, le facteur clé de la réussite d’une révolution n’a pas été la classe ouvrière mais la paysannerie. Le mouvement d’émancipation kurde est essentiellement paysan. Par conséquent, comment fait-on pour construire un mouvement révolutionnaire dans des pays où les paysans représentent une petite part de la population totale ? Le paradigme du confédéralisme démocratique est puissant mais il nous faut l’adapter à nos conditions d’existence. De même qu’Abdullah Öcalan s’est inspiré de nombreux auteurs dont il a adapté la pensée à la situation du Moyen-Orient. Je vous laisse donc avec plus de questions que de réponses.

Intervention : Par où commencer ?

Nous allons poursuivre notre cycle de conférences et former des gens au confédéralisme démocratique. Pour exemple, le 1er Juillet, nous organisons un débat avec des camarades venus du Kurdistan. Dans les quartiers populaires, nous allons organiser des réunions notamment avec les minorités ethniques. Nous participons également aux événements organisés par la communauté kurde. Nous avons un rôle de diffusion culturel dans un premier temps dans le but de rendre majoritaire dans la société les idées révolutionnaires.

Pour construire une plate forme internationale viable et créative, il nous faudra apprendre à nous connaître, à faire front ensemble, à agir ensemble, à nous coordonner, à nous apprécier. Elle nécessite de développer des outils de communication efficaces. Elle nécessite également une discussion sereine et constructive entre nous afin de bien déterminer les points de convergences. Il nous faut nous coordonner, avoir un agenda commun, des actions communes comme la grande manifestation annuelle qui a eu lieu à Strasbourg pour la libération d’Öcalan. Enfin, il faut nous former ensemble à la théorie du confédéralisme démocratique et organiser un soutien commun au mouvement révolutionnaire au Kurdistan.

1http://thephilosophicalsalon.com/the-cia-reads-french-theory-on-the-intellectual-labor-of-dismantling-the-cultural-left/

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