Le Rojava et la désinformation, le dossier

Le Rojava et la désinformation, le dossier

La désinformation est omniprésente. La guerre de propagande bat son plein en parallèle à celle du terrain. Cette guerre de la propagande est en pleine activité contre le Rojava (partie du Kurdistan situé en Syrie) et ses forces armées. Il est impossible de traiter toute les intox mais nous allons voir les principales qui resurgissent toujours dans l’intérêt de certains agendas, le plus souvent quand le Rojava et assimilé enregistrent des victoires.

 

« Les kurdes syriens pratiquent le nettoyage ethnique. »

 

Cette accusation est une des plus récurrentes et souvent reprise. Ces allégations contre les kurdes du Rojava ne datent d’hier et provenaient principalement de Turquie, par ailleurs spécialiste du nettoyage ethnique contre les kurdes en rasant dans les années 90 entre 3000 et 4000 villages kurdes. Elles ont pris un sens institutionnel quand Amnesty International a publié un rapport1 qui accusait le PYD (Parti de l’Union Démocratique) principal parti kurde syrien, de pratiquer le nettoyage ethnique contre des turkmènes et des arabes. Ce rapport a largement été repris. Pourtant, beaucoup de questions se posent au vu de son processus de réalisation.

Commençons par l’une de ses rédacteurs sont proche de l’AKP, le Parti islamiste d’Erdogan connu pour ses capacité à produire de grande quantité d’intox. Ensuite la question des sources se pose rapidement. Dans la vidéo d’Amnesty qui accompagne son rapport. L’agence Vice News est ensuite allé voir les « victimes » des déplacements forcés en Turquie2. On y voit clairement que ses membres soutiennent Daech.

Avant de vous parler de mon travail sur place,  il est important de se pencher sur les accusations et le contexte. Elles incluent 14 petite villes et villages dont deux villages auraient été détruits après des combats avec Daech et 12 endroits où des populations seraient empêchées de revenir après leur capture par les milices à majorité kurde du PYD. Tel Abyad, principale région où aurait eu lieu le nettoyage ethnique, et une petite ville post-frontière avec la Turquie où vivent des turkmènes, des arabes et des kurdes. Sous les différents régimes pan arabistes, un nettoyage ethnique a été mené à l’encontre des kurdes dans la région. De nombreux kurdes avaient été chassés de cette zone par les autorités et remplacés par des colons arabes qui avaient récupéré les terres. Cette zone est sous haute tension depuis longtemps dû à ses politiques.

Par conséquent quand je me suis rendu au Rojava en mi-décembre 2015 jusqu’à mi-janvier 2016, j’ai mené mon enquête. Pour cela j’ai recoupé les réponses des autorités du Rojava en les comparants à celles du rapport. Je me suis également rendu dans la région de Tel Abyad. Ensuite j’ai interrogé des gens directement sur place. La ville avait été prise par les YPG/YPJ3 depuis près de 6 mois lors de mon passage et cela faisait deux mois qu’Amnesty avait publié son rapport. J’ai fait une interview d’un député arabe. Celui-ci m’expliqua qu’ils se sont renseignés auprès de gens de Daech et que ses sources étaient bien sélectionnées. A Tel Abyad même, quand je me suis rendu sur place j’ai sentis une grande hostilité des gens envers l’occidental que j’étais. Je n’avais pas ressenti cela dans le reste du Rojava.

Un combattant étranger m’a éclairé sur la question. Effectivement certaine région restaient toujours inhabitées (mais d’autre région soi-disant repeuplées, les habitants étaient revenus depuis le rapport d’Amnesty). Notamment Suluk dans la région de Tel Abyad, celui-ci m’a expliqué qu’il avait vu des manifestations sur place extrêmement agressives contre les troupes kurdo-arabes des YPG. Les cris de ralliement des islamistes « Allah Akbar » étaient criés et les manifestations dégénéraient. Les manifestants accusaient le PYD de mécréance. J’appris également que Tel Abyad et ses environs connaissaient un commerce florissant sous Daech. Tel Abyad était devenu un véritable carrefour commercial avec la Turquie, faisant la richesse des populations en particulier Turkmènes. En effet, Daech chérissait particulièrement les Turkmènes. Tel Abyad avait été la première ville prise par Daech en Syrie en 2013 et Daech entretient des liens étroits avec l’Etat turc qui l’a fortement soutenu. En retour, Daech devait favoriser les populations turkmènes. Un grand nombre d’arabes soutenait également Daech car c’était pour la plupart des colons et ils avaient peur que les milices à majorité kurde récupèrent les terres qu’ils leur avaient volées autrefois. De plus les lynchages publics de kurdes ou de résistant étaient courants. En grande partie des populations locales soutenaient les djihadistes au vue des intérêts qui les liaient à Daech.

Ceci dit, cela n’expliquait pas pourquoi certaines populations ne pouvaient pas revenir. Et j’ai compris qu’à ce moment précis, il y avait trois raisons, deux assumées par les autorités et l’autre difficilement avouable à l’époque. La première était que certains villages étaient truffés de mines rendant un retour des habitants dangereux. La deuxième était encore proche des zones de combat. Mais la dernière était que de nombreuses cellules dormantes se cachaient parmi les populations hostiles. Le front était encore instable et les asayich (la police du Rojava) étaient  bloqués dans leurs investigations à cause d’un fort soutien local, profitant de la complicité de nombreux habitants qui aidaient les membres de Daech infiltrés. Un mois après mon départ, Daech lança un assaut massif et faillit reprendre la ville à cause des nombreuses cellules dormantes qui se sont réveillées. Au moment même où j’étais au Rojava et quelques jours avant mon passage dans la ville, des attaques à la kalachnikov avait eu lieu contre les asayich causant de nombreux décès. Faire revenir ses populations sans avoir mené les enquêtes nécessaires revenait à exposer les combattants du Rojava à d’importants risques.

Par conséquent il s’agissait d’un nettoyage de djihadistes et non ethnique. Depuis, les populations sont revenues dans leurs maisons dans leur très grande majorité. Aranews a fait un reportage dans un village turkmène qui avait soi-disant été nettoyé ethniquement.4 Les habitants de Suluk sont également revenus, enfin ceux qui n’ont pas fui à cause de leur complicité avec daech ou qui ne sont pas coupable de crimes abominables. Au fil des défaites des djihadistes, les populations ont fini par abandonner Daech. Pour les deux villages détruits, la raison est simple : il y a eu de violents combats qui ont conduit à leur destruction et des dizaines de villages kurdes ont également subis le même sort.

J’ai également interrogé des kurdes de Tel Abyad pour savoir ce qu’ils en pensaient et leur réponse ne m’a pas surpris. Certains en voulaient aux autorités de ne pas leur avoir redonné les terres des arabes qui leur avaient été volées. En effet certains colons arabes étaient installé là depuis de plus 50 ans et pour pouvoir gagner les populations arabes ces derniers n’allaient pas être chassés à leur tours. En réalité, par pragmatisme politique, les kurdes veulent et doivent à tout prix rallier les populations non kurdes du Rojava s’ils veulent un jour peser dans toute la Syrie. Ainsi certaines injustices perdurent même si les autorités cherchent un compromis avec les colons.

 

Maintenant pourquoi ce rapport en Octobre 2015 ? Pourquoi pas avant ? Pourquoi la Turquie ne continuait pas comme avant en accusant le PYD sans appuis d’institutions internationales ? La réponse se trouve dans le rapport. Celui-ci préconise l’arrêt de livraisons d’armes des puissances internationales aux forces multiethniques du Rojava dans sa lutte contre Daech ! Octobre 2015 correspond à la fois à la création des FDS (Forces Démocratiques Syriennes, force militaire dont les YPG/YPJ sont la principale composante) et aux premières livraisons d’armes des forces occidentales aux troupes à majorité kurdes. Cette correspondance de calendrier n’est due au hasard. La publication est parfaitement alignée avec le calendrier des ennemis du Rojava qui avaient intérêt à nuire à la collaboration avec des puissances occidentales.

Illustration pour Suluk, rajout après

« Les YPG/YPJ enrôlent des enfants soldats »

Pour poser les choses clairement : oui il y a des enfants soldats dans les YPG/YPJ au regard du droit international. Alors en quoi est-ce de la désinformation ? De par son traitement très orienté par certaines organisations. Il ne s’agit pas d’enfants de 10 ans envoyés en première ligne au front.

L’une de ces organisations qui porte ces accusations est Human Rights Watch(HRW). Le profil des enfants soldats dans les milices des YPG/YPJ est varié. Ils ont entre 15 et 17 ans. Sur la ligne de front et le chaos engendré par la guerre il est parfois difficile de vérifier l’âge des aspirants au combat et il n’est pas rare que ces enfants mentent sur leur âge pour pouvoir se faire engager. Certains commandants préférant ne rien voir.

Tous se sont portés volontaires pour différentes raisons. Chez certains, les YPG/YPJ sont des héros. En effet, les autorités du Rojava communiquent énormément sur l’héroïsme des martyrs tombés au combat, érigés en exemples pour toute la société mais aussi sur l’importance de s’engager. Il y a donc beaucoup de jeunes impatients de s’engager.

Plus rarement certaines filles fuient le patriarcat pour s’engager dans les YPJ. Notamment le mariage forcé ou les violences. Bien que ces pratiques soient formellement interdites et vigoureusement combattues, le chaos ambiant rend difficile le travail de lutte contre les injustices. Par conséquent, elles s’engagent pour fuir une situation d’oppression. Il y a également des jeunes orphelins ou en situation précaire qui sont pris en charge par les YPG/YPJ.

Il est à noter que les mineurs recrutés dans les YPG/YPJ exécutent des tâches à l’arrière du front et ils ne sont pas sollicités pour combattre et monter au front.

Il ne s’agissait donc pas d’une politique systématique mais d’une combinaison de facteurs poussant des jeunes à s’engager au vue de la situation sociale extrême combinée à la complicité ou la négligence de certains commandants.

C’est dans ce sens que les YPG/YPJ ont signé un accord de démobilisation de l’ensemble des enfants. Lors d’une conférence de l’ONG « l’appel de Genève », avec qui les YPG/YPJ ont signé un accord. ; et cette ONG qui est liée à l’ONU cherche à travailler, entre autres, sur la protection et la réinsertion des enfants soldats dans le cadre de conflits. Par cet intermédiaire l’ ONU intervient auprès des représentants des groupes armés non étatiques. Dans ce cadre les YPG/YPJ ont été cités en exemple lors de la conférence dans le cadre de la démobilisation d’enfants soldats. Les YPG/YPJ sont le seul groupe participant à la conférence où il est avéré que des officiers ont été sanctionnés pour leur non-respect des règles établies contre le recrutement d’enfants soldats.

Maintenant, le problème provient du fait que bien souvent cette information n’est pas mise en rapport avec le reste de la problématique de la Syrie. En effet, la présence d’enfants est assez faible, (plusieurs dizaines chez les YPG/YPJ) en comparaison aux centaines d’enfants soldats que l’on trouve notamment parmi les rebelles « modérés » qui eux n’hésitent pas à recruter des enfants très jeunes. Selon l’ONU5, Le premier recruteur d’enfants soldats identifié en Syrie est Daech avec 75% effectifs, suivi de l’opposition islamiste avec 21% des effectifs et environs 1% pour le Front Al Nosra. Les troupes d’obédience islamiste représentent à elles seules 97% des enfants soldats syriens. Les groupes d’opposition islamique (rebelles « modérés ») se sont également illustrés notamment la brigade Al -Zinki, par l’exécution d’au moins un enfant, accusé d’être un soldat du régime. Ces mêmes brigades ont fait des déclarations pour le non recrutement d’enfants mais dans les faits cela n’a jamais été appliqué. La comparaison est sans commune mesure avec les YPG/YPJ qui interdisent les exécutions tout court. Il est important de souligner que la majorité de ces acteurs précédemment cité n’ont pas entrepris de démarches afin de démobiliser ces enfants voir justifient et défendent ouvertement que des enfants peuvent combattre. Le Rojava et le régime représentent chacun environs 1% des enfants soldat mobilisé.

Les articles qui parlent de cette question mettent rarement cela en perspective avec la réalité du conflit syrien, se contentant d’expliquer que les YPG/YPJ recrutent des enfants soldats sans traiter l’information dans sa globalité. Au final, ils attirent toute l’attention sur l’arbre qui cache la forêt.

« Le PYD est allié au régime de Damas »

Cette allégation émane le plus souvent de l’opposition islamiste. Elle est le principal argument pour empêcher une délégation indépendante du Rojava à participer aux négociations internationales pour un processus de paix. Elle accuse le PYD de collaborer avec le régime syrien et d’en être le cheval de Troie. Notamment pendant la bataille d’Alep où ils sont accusés par les rebelles islamistes, les mêmes qui les bombardent depuis des années, d’avoir collaboré avec le régime. Pour en rajouter le régime ne dément pas et entretient la confusion. Les YPG/YPJ démentant toute alliance ou opération militaire commune avec le régime.

Le PYD et le régime évitent la confrontation mais ne sont pas alliés pour autant. Les deux forces sont contraintes à la négociation. Le PYD déclarait se mettre du côté de ceux qui reconnaissent l’autonomie des régions kurdes. Toutes les factions armées de Syrie ont refusé. Par conséquent, ils ont évité les combats jusqu’à l’été 2013. A ce moment, une campagne militaire est lancée par les rebelles islamistes syriens à majorité arabes sunnites contre les régions kurdes. Les kurdes ne voulant pas à la fois combattre le régime et les rebelles, ont entamé une politique de détente avec le régime pour éviter de multiplier les fronts.

Les rebelles arguent que les fonctionnaires des régions kurdes sont toujours payés par le régime et que le PYD achète des armes aux régimes omettant de préciser que c’est le fonctionnement général dans de nombreuses régions rebelles où les fonctionnaires continuent d’être payés et où le régime fournit des munitions à certains groupes rebelles pour accentuer les divisions. En réalité le dossier est vide et toutes les accusations qui sont lancé par ces groupes peuvent leur être opposées.

Par ailleurs, le régime a opprimé les kurdes de façon systématique depuis des décennies, leur retirant leur nationalité ; s’ils étaient surpris à parler kurde, ils étaient dénoncés. Il y avait des centaines de milliers de kurdes apatrides en Syrie. La colonisation des régions kurdes par les arabes sunnites fit d’énorme dégât avec de nombreuses spoliations de terres, meurtres et autre horreurs. Les kurdes étaient de loin la minorité la plus oppressées de la Syrie, dont le régime souhaitait l’assimilation ou la destruction sur le long terme.

L’isolement du PYD au plan national et international l’a poussé à faire des compromis avec le régime, des accords par à-coups, souvent arraché dans le sang. Les combats meurtriers opposant le régime aux régions autonomes à majorité kurde.

A l’été 2013 le régime a attaqué le quartier de Cheikh Maqsoud dans une offensive meurtrière qui a fait des centaines de morts.

En 2016, des combats, dans les villes de Qamishlo et de Hassaké dans l’extrême nord-est syrien ont également fait de nombreux morts. Étranges alliés avec qui les combats dégénèrent très rapidement en boucherie, avec comme une odeur de guerre froide. Il est à ajouter que Assad a toujours dit qu’il était contre le projet de fédéralisme proposé par le PYD et que ces régions auront une autonomie « temporaire ».

« Le Rojava est une dictature contrôlé par le PYD »

Cette accusation vient de l’opposition islamiste mais surtout de leurs alliées kurdes du PDK Lisez : Parti Démocratique du Kurdistan, basé principalement au Kurdistan ( Irak) et de leurs alliés. (Des médias comme Rudaw TV) . Les deux partis kurdes du PDK et du PYD ont une entente exécrable. Régulièrement le PDK, qui contrôle le côté irakien de la frontière, impose un blocus sévère au Rojava, allant parfois jusqu’à interdire les livraisons de nourriture pour affamer leurs populations.

Le PDK et ses proches ont lancé plusieurs campagnes de désinformation à l’encontre des autorités du Rojava. La dernière en date est celle qui concernerait le retrait des FDS de Cheikh Maqsoud à la faveur du régime. Propos largement démentis par les pro-régimes et les FDS eux même.

Quant à la chaîne de télé Rudaw TV, elle continue d’expliquer que le « PKK » se retire de Cheikh Maqsoud suite à un accord secret qui permettrait au régime de reprendre le contrôle total de la ville en échange d’armes, dans le but de le discréditer.

Mais ce n’est pas qu’une question d’intox, en effet le PDK soutient l’intervention de la Turquie contre les kurdes en Syrie. Il menace d’intervenir militairement avec ses Peshmergas pour déloger le PKK, les YBS (milice de yézidis) de la zone à majorité païenne des Yézidis. Ces mêmes Yézidis qui aurait été exterminés, sans l’intervention du PKK, qui est venu les sauver et les a aidés à avoir leur propre milice, les YBS.

Cela s’ajoute également à des actes de préparation d’une lutte armée contre les autorités du Rojava en Syrie. En effet, le PDK avait organisé en 2013 des cellules dormantes partageant ses vues dans le canton de Cizîré dans le but de renverser les autorités du Rojava par la force. Le complot avait été déjoué par les assayichs (la police du Rojava) au dernier moment avec l’arrestation de 70 personnes. Ces dernières ont depuis été relâchées et la plupart ont intégré les YPG malgré la préparation manifeste d’attentats armés contre les autorités du Rojava. Le but était de laisser la porte ouverte à l’unité des Kurdes.

Après cet ensemble d’éléments, les membres du PDK syrien étaient étroitement surveillés par les assayichs, de nombreuses arrestations s’en sont suivies, voire des expulsions du Rojava pour des activités d’espionnage pour le compte de la de la CNS (Coalition Nationale Syrienne à dominante islamistes en guerre contre le Rojava), corruption et actes de sabotages. A chaque arrestation d’un de ses membres, le PDK hurle à la dictature et accuse le PYD d’être à la tête d’un régime dictatorial au Rojava.

Il est intéressant de voir que les islamistes de l’« émirat » d’Idlib, qui impose une dictature autoritaire basée sur la charia, réprimant toute opposition à leur pouvoir, exigeant l’unicité religieuse, reprennent ces accusations en cœur.

Ces allégations sont particulièrement osées de la part du PDK qui organise la mise en place d’une véritable dictature au Kurdistan irakien. Ce dernier n’a pas hésité à tirer sur les manifestants qui réclamaient le paiement des salaires des fonctionnaires. Plusieurs décès sont à déplorer. Le PDK a fait arrêter de nombreux journalistes d’opposition au Kurdistan irakien ainsi que des volontaires étrangers partis combattre Daech au Rojava.

Le chef du PDK et du KRG (Gouvernement régional du Kurdistan situé en Irak), Massoud Barzani, refuse de quitter le pouvoir alors qu’il a déjà dépassé sa limitation de mandats de plusieurs années. Pour ce faire, il a bloqué l’accès au parlement du KRG à son président pour empêcher l’élection d’un nouveau leader du Kurdistan irakien. Exerçant un pouvoir sans aucune légitimité, ni mandat.

La majorité des biens du Kurdistan irakien est concentrée entre les mains de sa famille et de ses alliés devenus milliardaire pendant que de nombreux kurdes en Irak meurent de faim.

En parallèle, au Rojava, je n’ai vu personne mendier et tout le monde mange à sa faim, grâce notamment à des distributions gratuites de pain, après 5 ans de guerre civile. Tout le monde avait un endroit où se loger bien qu’aucune aide humanitaire ne parvient au Rojava.

Sur le système démocratique en lui-même, j’ai vu des assemblées démocratiques se tenir dans chaque village et ville. Ils élisent leurs co-représentants, toujours un homme et une femme, et décident de la politique locale et cantonale qu’ils veulent mener. Des Chrétiens, des Arabes, des Kurdes débattent paisiblement. J’ai vu le parlement de Cizîre se réunir et voter comme toute assemblée démocratique. Il y a plus de 50 organisations membres du parlement dont 25 partis ou mouvements politiques, avec un taux de participation des femmes très élevé (plus de 40% des présents, loin de nos parlements européens). A l’entrée, on peut trouver des journaux de PYD, du PUK et du PDK. Des manifestations d’opposition peuvent avoir lieu sans que la police ne les réprime violemment. Bref,  tout cela ressemble à s’y méprendre à une démocratie.

« Les FDS n’ont rien à faire dans des zones arabes (Manbij, Shadadé, Raqqa…) »

Il n’est pas rare que dans certains médias déclarent que les kurdes n’ont rien à faire dans des territoires à majorité arabe. Cette accusation cache une réalité profondément raciste envers les kurdes. En effet, c’est oublier que les kurdes sont aussi des syriens et qu’ils sont légitimes à combattre sur le territoire syrien ! Défendre cette position, c’est les considérer comme des étrangers dans leur propre pays et cautionner la propagande raciste qu’ils ont subi.

Il est également important de préciser que cette remarque n’est pas faite à l’armée turque qui envahit des zones à majorité kurdes et arabes entre Jarabulus et Azaz en Syrie. Cette armée turque n’est pas accusée de nettoyage ethnique par les ONG de défense des droits humains alors qu’elle a dégagé une grande partie des populations kurde de ses zones qui viennent se réfugier au Rojava dans le silence de la communauté internationale. Que cette même armée à fait venir 10 000 turkmènes sunnites irakiens de Tal Afar pour remplacer ces populations kurdes et arabes. Il s’agit d’une force d’invasion étrangère.E lle est peu critiquée quand elle envahit des zones à majorité kurde ou arabes entre Jarabulus et Azaz.

Quand les milices islamistes très majoritairement arabes sunnites envahissaient les zones kurdes, personne ne se posait la question de savoir si cela était normal que des troupes à majorité arabes occupent des zones kurdes. En réalité, cela ne pose des problèmes qu’au moment où les troupes à majorité kurdes syriennes prennent le contrôle de zone à « majorité arabe ». Étrange conception de la question ethnique en Syrie.

De plus c’est aussi mal connaître l’histoire complexe de la Syrie. En effet à force d’épuration ethnique, d’assimilation et de colonisation des territoires kurdes, leurs zones de peuplement ont considérablement été réduites. Dans les archives du quai d’Orsay, les renseignements extérieurs ont essayé d’évaluer l’ethnie qui peuplait Raqqa et sa région dans les années 30. Ils ont estimé 120 000 kurdes peuplaient cette contrée. En 2011, il n’y avait plus que quelque milliers de kurdes à Raqqa sur une population de 400 000 habitants. Cela démontre que ces zones à majorité arabe, ont été volées aux kurdes historiquement par des colons ou une assimilation forcée.

Pour finir, les FDS est une force multiple-ethnique et multiconfessionnelle comprenant notamment des kurdes, des arabes, turkmènes, des assyriens, des syriaques, des chrétiens, des arméniens, des musulmans, et des yézidis. Il y aurait environs 30 à 40 % d’arabes au sein des FDS. Cette force militaire est beaucoup plus représentative de la Syrie dans sa diversité que celle qu’elle combat, très majoritairement arabes et/ou sunnite.

« Les femmes combattantes, c’est pour la caméra, c’est les hommes qui décident à leur place »

Cette remarque cache un profond sexisme et une méconnaissance totale, voire un déni du combat des femmes au Rojava. En effet, ce n’est pas la première fois que certains ne croient pas que des femmes puissent se libérer de l’oppression patriarcale dans cette région du monde. D’autre part, l’organisation sociale des femmes au Rojava est très poussée. Bien plus que dans nos démocraties européennes.

En effet, en plus des assemblées mixtes (appelé commune) qui régissent la vie des habitants du Rojava, les femmes se réunissent dans des communes non-mixtes, sans la présence des hommes, pour délibérer des questions qui les concernent. Choisir les formes pour la lutte contre les injustices qu’elles subissent. Ces commutés de femmes élues en parallèle des communes, élisent à leur tours des représentantes. Cette organisation démocratique des femmes du Rojava porte le nom de fédération des femmes. Cette fédération siège aux instances exécutives comme le Tev-Dem ou encore les assemblées législatives. La fédération des femmes a le droit de veto sur toute action publique les concernant, par conséquent, aucune décision exécutive ou législative (et même en partie judiciaire) ne peut être prise sans leur consentement. Les femmes sont également représentées à une très grande égalité avec les hommes. Presque tous les postes électifs ont deux co-responsables, une femme et un homme. Dans une quelconque assemblée, l’un des deux sexes doit toujours être représenté à au moins 40%.

Dans l’armée, les femmes ont de nombreux acquis. Elles ont leur propre chaîne de commandement c’est ce qu’on appelle les YPJ (Unité de défenses des femmes) qui sont une branche autonome au sein des YPG. Quand une personne s’engage dans les YPG/YPJ, elle est obligée de suivre une formation anti patriarcale pendant une semaine, dispensée par une femme. De plus sur le terrain, les femmes jouent un rôle décisif. Elles représenteraient 40% des effectifs des YPG/YPJ.

La question des femmes est centrale au Rojava qui les a mis au cœur de la révolution. En effet, au Rojava on pense que pour libérer la société les femmes doivent être complètement libres. Sinon la société ne peut pas l’être. Là-bas on dit que c’est la première révolution de l’humanité pour les femmes qui sont le centre de nombreuses oppressions.

Les mêmes qui distillent l’idée de ces femmes contrôlées par les hommes oublient souvent que l’opposition syrienne ne compte quasiment aucune femme combattante. Le régime également n’offre pas d’alternative aussi progressiste sur cette question-là. Ceux que nous voyons sur nos écrans comme un phénomène curieux des femmes combattantes est le résultat d’une politique anti patriarcale radicale mené par des femmes émancipés.

« Les kurdes ne peuvent pas gagner la guerre »

C’est un refrain qu’on entend souvent dans les médias. Cela sous-entend que même si leur cause est juste, cela ne sert à rien de les soutenir car à la fin les kurdes sont toujours trahis et perdent. C’est certain que les kurdes dans leur histoire ont été trahis de nombreuses fois. Il n’empêche que cette affirmation cache de la propagande pour décourager les soutiens ou potentiels soutiens au Rojava.

Mettre en perspective la lutte des kurdes pour leur émancipation, comme perdue d’avance est un choix motivé par des objectifs précis. En effet, quand les mêmes médias nous expliquent entre temps que le Kurdistan irakien est quasiment indépendant et nous présente le clan de la famille Barzani comme respectable, cette question n’est jamais posé. Comme si ce sort qui frappe les kurdes n’était réservé qu’aux combattants du Rojava. C’est un choix politique qui se cache derrière ce pseudo-atermoient. Cela sonne comme : « ho les pauvres, ils devraient se ranger de notre côté et faire comme leurs amis irakien. Sinon il ne réussiront jamais ».

De façon globale, cette prophétie pessimiste est hasardeuse. Vu l’état des différents ennemis du Rojava ont peut franchement douter qu’ils seront capable de combattre efficacement les forces du Rojava. Daech est très affaibli et joue sa survie face aux FDS et non l’inverse. Le régime n’a pas les moyens militaires pour reprendre le Rojava. Les rebelles islamistes sont très affaiblis et divisés. Le Kurdistan irakien est très divisé et constitue une véritable poudrière où le PDK pourrait sauter, notamment en attaquant leur frère kurde du Shengal vers ce quoi il se dirige. L’armée turque est décapitée, son commandement a été largement purgé. Elle ressort d’une guerre urbaine très violente contre le PKK dans les villes où elle a mis des mois à chasser quelques centaines de jeunes, armés de kalachnikov. Son opération contre la ville syrienne d’Al bab à la main de Daech vire au désastre. Elle en est réduite à mendier des frappes russes en soutien, sa propre aviation incapable de remplir son rôle. Les Etats-Unis ont lâché la Turquie dans cette opération et préfèrent soutenir les troupes à majorité kurde contre Daech. Autant dire que les puissances qui s’opposent au Rojava sont toutes très affaiblies et n’ont pas les moyens de leurs ambitions.

Début 2017, les FDS libèrent toujours plus de zone, renforcent leurs partenariats avec les grandes puissances. Le Rojava semble en position de force pour s’emparer de Raqqa. Le Rojava est l’expérience d’autonomie kurde la plus longue et la plus solide de l’histoire moderne. Bien que la situation est précaire, le Rojava reste solide et stable en comparaison de son environnement immédiat.

L’ignorance volontaire et la désinformation

L’ignorance volontaire dirige la pensée en Syrie et en particuliers au sujet des kurdes. L’approche courante est souvent réduite à « zone contrôlé par le PKK » pour ne pas parler du fond et de leur projet. Nous ne trouvons presque rien dans les médias sur les positions et pratiques défendues au Rojava.

Cela dénote du manque de pluralisme dans les médias que nous avons en France. La grande majorité des journalistes, experts ou représentants politiques qu’on nous présente en France soutiennent l’opposition armée islamistes dont ils taisent ou atténuent les dérives. Ceux qui restent soutiennent le régime. Aucun journaliste, expert et représentant politique soutenant les FDS et leur projet émancipateur pour les opprimés, en premier les femmes et les minorités, ne sont présent à la radio, les plateaux télés et les journaux.

On voit défiler sur les télévisions des personnes qui se connaissent entre elles, qui ont fréquenté les mêmes écoles et qui partagent la plupart du temps le même avis. Cela est dû à une presse qui n’est pas libre. La grande majorité est phagocytée par des grands groupes financiers et industriels qui ont des intérêts intimement liés à une vision postcoloniale du Moyen-Orient et à l’exploitation de ses richesses.

Le plus choquant dans mes recherches, C’est que ce travail que j’ai entrepris sur le Rojava, je l’ai fait car presque personne ne le faisait en langue française (et même en anglais cela manque également) cela même dans des journaux réputés indépendants comme Mediapart. En effet, la pluralité du débat autour de cette question n’a pas été respectée, excluant de fait la communauté kurde de la réflexion sur une solution pour la Syrie. Pour la raison simple que bien que Mediapart soit indépendant financièrement, les journalistes de la rédaction qui écrivent ou commentent la question syrienne sont pour la plupart dans les mêmes réseaux que les médias dominants concernant la question syrienne. L’une des démonstrations de cela est l’écriture commune d’un livre de Pierre Puchot de Mediapart et de Romain Caillet. Ce dernier diffusait sur tweeter des photos prises par des membres de Daech de femmes combattantes kurdes décapitées. Il ne cache pas son opposition au PYD (qu’il assimile au PKK). Étrange choix d’information, mais rien d’étonnant quand on sait que ses anciennes sympathies étaient tournées vers Al Qaeda. Sous le pseudo de Colonel Salafi, ce dernier ne cache pas ses sympathies pour la mouvance islamiste mais non « djihadiste », Romain Caillet se justifiant de la manière suivante:  «  je ne suis plus pour le djihad parce que je m’oppose au fait d’entraîner des jeunes pour se sacrifier à mourir sans avoir acquis au préalable les bases de l’islam ». Donc mourir au nom de l’Islam après l’avoir étudié pas de problème. On comprend sa sympathie envers certains groupes armés.

Ce réseau d’influence a eu raison d’un travail d’analyse de Mediapart sur cette question à la grande déception de nombreux lecteurs. Cela est d’autant plus ridicule de la part de la rédaction de Mediapart qu’ils sont a priori positifs sur le HDP pro-kurde en Turquie alors qu’ils ont exactement le même projet politique et idéologie que le Rojava, le confédéralisme démocratique. Cette dissociation étrange conduit à des positions absurdes sur les questions au Moyen-Orient. Notamment le soutien à la rébellion syrienne faisant comme si les révolutionnaires de 2011, dirigeait toujours la révolte sans jamais aborder leur programme politique réel et les conséquences sur les populations civiles sur le terrain. Allant jusqu’à arguer que le terme islamiste ne veut rien dire, alors que de nombreux groupes rebelles syriens s’en réclament. L’une des dernières frasques en date et d’avoir donné la parole à Jean-Pierre Filiu lors de la prise d’Alep par le régime alors qu’il est intimement lié à la propagande turque et ses intérêts. On n’est plus à une contradiction près.

Il est important à noter que Pierre Puchot ne travaille plus pour Mediapart. Il serait parti pour son manque d’impartialité et depuis Mediapart a une ligne international moins marqué sur la question syrienne. Peut-être cela annonce-t-il un changement positif vers plus de pluralisme.

Pour conclure beaucoup ont intérêt à faire fi du Rojava et des solutions démocratiques qu’ils proposent. Ils seraient temps que le reste de la presse indépendante se réveille et que le Rojava ne soit plus un désert d’information et une boulimie de désinformation dans l’espace public.

Pour cela il faut que des médias indépendants, des citoyens engagés s’emparent de la question. Des groupes dans le monde, notamment aux Etats-Unis et en Europe, se forme en comité autour des idées des kurdes et de leurs idéales révolutionnaire et démocratique. Le mouvement est en train de s’inverser. La bataille de l’information sera l’un des nerfs de la guerre de ces groupes qui se forment à travers l’Occident.

1https://www.amnesty.org/en/press-releases/2015/10/syria-us-allys-razing-of-villages-amounts-to-war-crimes/

2https://news.vice.com/video/caught-between-the-islamic-state-and-the-kurds-exiled-from-tal-abyad

3 Unité de défenses du peuple/Unité de défenses des femmes, milice à majorité kurde

4https://www.youtube.com/watch?v=YLJ_f0z0ij0

5http://www.un.org/ga/search/view_doc.asp?symbol=s%2F2016%2F360&referer=%2Fenglish%2F&Lang=E


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